Sésame ! Ouvre-toi !

Journal de bord
Waouh
Kanaga décide de retourner en Atlantique en exécutant un tête à queue dans l’écluse…

Nous y voilà. Kanaga navigue depuis quelques jours sur les eaux du Pacifique. Le Grand Océan. L’horizon et le champ des possibles sont immenses…Mais avant d’aller plus loin, comme promis, le récit sur le passage du canal…qui s’est déroulé de manière pour le moins singulière, oui singulière doit être le mot.

Normalement, une fois les tracasseries administratives accomplies, première partie de l’épreuve du canal, le reste suit normalement une procédure classique. La « tour de contrôle » du canal organise un planning et nous indique un lieu et une heure de rendez-vous à son entrée pour embarquer le pilote qui doit guider les manoeuvres. Généralement, le passage des voiliers à travers les écluses est prévu en même temps qu’un « petit » cargo, avec les trois premières écluses, puis une nuit sur le lac Gatun, en attendant de passer les trois dernières écluses le lendemain, le tout de jour car il est interdit aux voiliers de circuler la nuit sur le lac, pour raison de sécurité. Pour rappel, on est quand même dans un des centres névralgiques du traffic maritime mondial, il serait malvenu de retarder les géants d’aciers…

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Ça, ce sont nos collègues, les gros balaises…

A l’heure indiquée, Kanaga s’est donc présenté aux Cristobal Flats, ville de Colon, où le pilote devait nous rejoindre. Pour ce faire, on traverse à la perpendiculaire l’impressionnant chenal d’accès où passent nos « collègues » de 250m de long en moyenne, et auxquels il faut quelques milles pour « freiner ». Bref, dans ce cas là, on ne traîne pas pour aller sur l’autre côté du trottoir. Notre opération quasi réussie, une navette de pilotes nous poursuit, nous rattrape et heu…nous escorte en nous demandant de faire demi-tour pour retourner là où nous étions. Premier changement de dernière minute. Nous traversons une deuxième fois l’autoroute en serrant la quille et nous attendons.

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Notre pilote arrive…

Trois heures plus tard, à l’heure indiquée, notre pilote arrive. Enfin, nos pilotes car nous en avons deux pour le prix d’un, l’un étant en formation. Zut, est-ce qu’on aura assez de victuailles…c’est qu’ils sont costauds les messieurs. Nous démarrons, enfin.On se fait tout petit à droite du chenal, se laissant doubler humblement par des monstres…Nous apercevons la première série de 3 écluses. Il y a quatre configurations possibles pour le passage des écluses, normalement une fois rodé sur une façon de faire, le voilier aura droit à la même procédure tout du long. On apprend aussi qu’aujourd’hui, le 6 juillet, nous sommes le seul voilier dans tout le canal…chic !?

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 Notre voisin d’écluse en train de nous doubler par l’arrière bâbord…
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La première écluse, alors que l’eau monte, les locomotives veillent sur EF ELDRA

Donc nous voilà dans la configuration dite « central chamber » : 4 aussières à chaque coin du bateau nous retiennent à quai. Au bout de chaque aussière, un équipier qui transpire et a révisé assidûment depuis 24h le noeud de chaise et le rattrapé de touline. A la barre le capitaine qui transpire aussi priant pour que son fidèle moteur, lequel chauffe intensément aussi (le stress?), ne l’abandonne pas…Une fois calés dans l’écluse, nous pouvons prêter attention au monde qui nous entoure : un porte container « de poche » nous précède, les murs doivent faire 15m de hauteur. L’eau monte…nous volons au-dessus du canal. Des lamaneurs nous aident accompagnant le Kanaga à la deuxième puis troisième écluse. Au total nous nous élevons de 26 mètres au-dessus de l’Atlantique…Notre cargo de compagnie lui est remorqué par des locomotives dignes des films de Georges Lucas…Même si les locomotives sont récentes, le principe est le même depuis le passage du premier bateau, le Steam Ship Ancon, le 15 août 1914. C’est très impressionnant.

Alors que le soleil se couche peu à peu, nous voici sur le lac Gatun.
Au coeur du Panama.
Au milieu du continent américain.

Le lac est artificiel, une partie des terres et villages ont été inondées pour construire l’ouvrage…difficile de ne pas y songer à cet instant.

Pendant que nous voguons en hauteur -une fois n’est pas coutume- nos pilotes parlementent. Ils sont surpris car la « tour de contrôle » leur indique que nous devons traverser le Gatun de nuit…ce qui ne se fait jamais pour les voiliers. Deuxième changement de dernière minute. Ils vérifient, une fois, deux fois, trois fois, négocient pour avoir leur journée de congé le lendemain et acceptent.Nous voilà donc déambulant dans un chenal de lumières, croisant les masses éclairées de quelques cargos, sous un ciel étoilé…On devine les îles ici et là…et à 23h30 nos pilotes nous laissent au mouillage à « Gamboa » sur une grosse tonne. Au fait, ils sont ravis du repas. Et, détail non négligeable notre moteur, « Vin » (comme Vin Diesel…), a bien fait son boulot. Ouf. C’est qu’il est interdit de mettre les voiles aux milieux des cargos, donc autant dire que la mécanique se doit d’assurer…

Un nouveau pilote nous retrouvera le lendemain matin à 11h30. Parfait.

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A 5h30 du matin, à Gamboa, un porte container circule, le traffic du canal ne s’arrête jamais.

Le lever du jour sur le Gatun est accompagné par le vol de centaines de perroquets et oiseaux en tout genre. Le canal est creusé dans la jungle. Quelques crocodiles aussi nagent aux abords du bateau…mais ils se font discrets. Nous observons les allers-venues de l’un d’eux qui semble vouloir traverser pour rejoindre l’autre rive, mais à chaque fois qu’il se lance, un navire gigantesque passe…et lui fait rebrousser chemin.
Rappel du canal : « Finalement, vous passerez les écluses à 19h…en attendant restez à bord »…Renseignement pris, notre cargo de compagnie est tombé en panne. Il faut attendre un prochain « petit navire ». Troisième changement de programme.
Nous avons donc toute la journée pour observer le ballet des mastodontes. On en aura vu passer une bonne vingtaine dans les deux sens…

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Sur le Gatun, les bateaux semblent grossir au fur et à mesure de la journée…!!!

Pourtant, il paraît que le traffic décline, en partie du fait des tensions commerciales entre la Chine et les Etats-Unis. Pour la même raison – pertes financières – le passage des voiliers devrait être deux fois plus cher à partir de janvier 2020…Le manège reste saisissant. Nous continuons à attendre…

19h. Notre pilote embarque, son cargo géant a eu un problème technique il vient donc à bord du Kanaga. Il est passionné et passionnant. Nous repartons et continuons notre périple nocturne…Nous passons au milieu des falaises creusées par des milliers d’ouvriers il y a plus d’un siècle…Encore une fois, dans l’obscurité le regard se tourne vers le passé : les français d’abord, dont beaucoup ont succombé à la fièvre jaune…puis les américains et les 40 nationalités de travailleurs différents qui ont contribué à l’édification de cette faille qui relie les eaux…

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Haut !! le lamaneur…
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Chaque équipier est à son poste, concentré.

21h30. Nous passons une première écluse de nuit pour « redescendre »…et avons droit à une nouvelle configuration. Nous ouvrons la danse et cette fois-ci nous sommes collés tribord à quai. Derrière nous un large remorqueur, derrière lui, un énorme général cargo. Le niveau descend. les portes s’ouvrent, nous filons vers les deux dernières écluses qui se suivent : Miraflores.

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Eh! Poussez pas derrière hein !

Et, nous avons droit à une troisième configuration (décidément!) : cette fois-ci nous sommes à couple du remorqueur. Il y a beaucoup de courant dans ces dernières écluses, augmenté par celui provoqué par l’hélice de notre voisin. L’étrave de Kanaga est chassée au moment de passer l’aussière et nous faisons un tête à queue ! Heureusement, pilote et équipage sont au top et sous le regard médusés des marins du remorqueur qui se font « rabroués » par notre pilote, nous réussissons à nous remettre le long du remorqueur juste avant l’arrivée du cargo.Ouf.

Cette superbe chorégraphie se fait sous un orage digne du nom pour donner une note encore plus grandiloquente à l’aventure. Nous attendons. L’eau descend, une écluse, l’eau descend, c’est la dernière écluse. Il pleut toujours des cordes…

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Et la der des der…

« Sésame…ouvre-toi!». Les portes s’ouvrent. Les portes du Pacifique. Nous sommes trempés mais tellement heureux ! Il est minuit. Minuit pile le 8 juillet 2019. Pour le Kanaga c’est un grand moment.

Alors que nous passons la porte, sous la pluie, caché dans une petite cavité dans le mur de droite, un balbuzard blanc s’envole face à nous et nous escorte sur une dizaine de mètres. Sa clarté contraste avec la nuit. Il nous ouvre la voie, nous guide, vers un horizon qui ne nous a jamais paru aussi vaste…

À suivre !

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  • Loin dans ma Franche Comté je lis et savoure chaque mot de ce moment extraordinnaire…belle continuation
    Christian

  • toujours cette merveilleuse plume , qui nous permet de vivre l’événement , comme si nous étions à bord de Kanaga
    Ouf les portes sont derrières , le bord est frais , à vous le pacifique et ses premières îles
    la biz
    l’équipier babord avant
    bernard

  • Quelle aventure…..pas simple de quitter notre océan Atlantique si familier ….
    À Kanaga et ses heureux navigateurs, les grands espaces …..pacifiques !
    Nous sommes prêts pour les nouvelles navigations….

  • Très beau texte avec des parfums de suspense et d’aventure.
    Lu au mouillage de Kerners ( Golfe du Morbihan);

  • Panama,
    Pacifique,
    Passionnant récit pour nous « les restés »à quai qui scandons nos jours de réveil matin pour des prises de quart sans alizés et bardés de blouses blanches

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